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IMPRIMER Dernière mise à jour: 18/11/2011
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Yves Moraud

Fruit de la passion

 

Les hommes de lettres ne correspondent pas toujours à l’image d’Épinal que l’on veut bien s’en faire. Et si Yves Moraud a bel et bien la tête dans les nuages de la création, il n’aura, en une vie bien remplie, jamais perdu une occasion de garder les pieds sur terre pour y semer les graines de ses passions.

 

C’est un petit bonhomme dont les yeux plissés trahissent immédiatement l’esprit. C’est un homme d’un certain âge qui assume sa coquetterie de jeune fille sans tourner autour, mais rougit presque quand on s’étonne de ces années qu’il veut finalement bien avouer. C’est un homme de lettres et de vie, dont l’existence s’écrit en majuscules depuis des décennies, sous la forme d’une pièce en cinq actes perpétuellement renouvelés, avec pour thématique éternelle la passion, envers et contre tous.

Débarqué à Brest à la veille des événements de 68, Yves Moraud y fera toute sa carrière, toutes ses carrières. Celle du professeur de lettres pour laquelle il fut parachuté sur ce bout de terre inconnue, mais « qui m’attirait, puisque la fac naissait à peine, qu’il y avait tout à faire, et que j’étais bien décidé à ne pas m’en tenir à l’enseignement des lettres ! » Celle du metteur en scène aussi, en reprenant avec succès le centre dramatique universitaire, « à l’époque moribond », et qu’il mènera jouer bien plus loin que sur les scènes de Bretagne et même de France, au profit de Giraudoux, Marivaux, Corneille et tous ses autres dieux du Panthéon littéraire. Celle de l’intellectuel, spécialiste de Marguerite Duras, a qui il a consacré de nombreux textes, et d’André Malraux (à l’occasion du centenaire de la naissance de ce dernier, il organisa un grand colloque à Brest en 2001.) Celle de directeur-fondateur du premier Institut de préparation aux concours administratifs monté au sein d’une fac des lettres, « ce qui m’a valu l’ostracisme de toute l’administration et de pas mal de collègues ». Il y en eut d’autres, à la tête de l’Abbaye de Daoulas, à celle de la Mission culturelle de l’UBO…

Le gamin originaire de Charente, aux racines bien plantées dans des origines paysannes « que je continue à revendiquer ! », aurait sans doute pu se laisser filer le long d’une existence toute tracée, à labourer les terres familiales plutôt que de dévorer encore et encore les aventures d’un certain Michel Strogoff. « Après, il y a eu Tristan et Yseult, de Bédier, qui m’a révélé le monde celtique et la magie de la littérature, et j’y ai aussi découvert la Bretagne, sans y avoir mis un pied ! » Pourtant, le gamin studieux mettra du temps avant de barrer vers l’Ouest. Il lui faudra en passer par Paris et, évidemment, le TNP de Jean Vilar, « cette rigueur et cette poésie qui me plaisaient infiniment. Mais ce n’est pas là que j’ai acquis cette passion pour le théâtre, non. C’est en Normandie, à la Ferté Massé… » Le tout jeune prof de lettres du début des années 60 y trouve « 500 élèves qui s’ennuyaient. Ils sont venus me chercher et l’on a monté une petite troupe qui a eu, très vite, un vrai succès ».

 

Lettres révolutionnaires

Tout partira de là. Par hasard, comme toujours dans la vie de cet éternel découvreur de nouveaux horizons, mais aussi par affinités… « Car là-bas voyez-vous, on était dans ce type de lycées techniques modernes où jamais on ne faisait la différence entre les élèves « nobles » et les autres, ceux du technique… Et moi, j’ai fait dire du Valéry et du Verlaine à tous… » Plus tard, et plus à l’Ouest, le même jeune homme poursuivra les mêmes chimères, comme il persiste à les débusquer aujourd’hui encore.

Nommé à Brest, dans cette faculté naissante de l’an 67, Yves Moraud n’est pas l’archétype du soixante-huitard. Quoique… « Eh ! Mais j’arrivais pour faire la révolution ! Et quelque part, nous l’avons faite, avec l’Ipag. » Celui pour qui la mer n’était qu’un horizon de plus parmi tant d’autres apprendra à l’apprivoiser, à l’aimer, à ne plus vouloir la quitter. « J’ai fait toute ma carrière ici, j’ai refusé tous les autres postes. D’abord, parce qu’il y avait tout à créer, et moi ce que j’aime dans la vie c’est la naissance et le mouvement. J’ai fait ce choix, et je ne me suis pas privé de créer ! », rigole-t-il quelques décennies plus tard.

Sa révolution à lui, il la fera donc logiquement sur une voie où nul ne l’attendait. « Parce que tout le monde m’intéressait, et que justement, à la fac, personne ne s’intéressait à ceux qui étaient collés ou devaient quitter la Faculté des lettres sans diplômes professionnels pour des emplois hasardeux… Il fallait bien faire quelque chose ! », s’emporte-t-il. Le petit prof de la petite ville de province s’en donnera les moyens. Non sans s’attirer, donc, quelques sévères inimitiés. « Pensez ! À l’époque, en 72, j’étais le seul directeur d’un Ipag en lettres : une vraie aberration ! Personne ne voulait nous suivre, ni l’administration locale, ni l’État, ni les collègues de Lettres… On y est quand même arrivés, avec une petite équipe où figurait Monique Roué, inlassablement soucieuse d’aider les plus défavorisés. Et notre victoire a été de voir toute la promo reçue à des concours de catégorie A… ça a été la consécration d’une idée qui semblait folle pour tout le monde ! » Elle l’était un peu, dans cette équipe qui vit les profs rassembler les élèves, à Noël, et se voir noter par eux : « C’était l’idée révolutionnaire de 68, et nous l’avons fait !!! » Les yeux de celui qui garda la barre du navire 26 ans durant en pétillent encore.

Mais il fallut bien se résoudre à passer le relais, à voir les choses changer. À les faire changer. Ce sera la Mission culturelle, « que j’ai fondée et j’en suis fier ! Même si là encore on est venu me chercher, parce que j’étais un homme de théâtre, et qu’à l’époque, nous organisions des festivals à Brest, en faisant venir des gens comme Varda ou Godard, tout de même ! » Cette fois, il s’agira de donner le manche aux étudiants, de les pousser à s’investir. Il en ressortira l’orchestre symphonique universitaire, aujourd’hui fort de 80 musiciens, mais aussi des centaines d’expos de peinture, le centre dramatique universitaire, un orchestre de jazz…

 

Concentré de vies

Touche à tout, Yves Moraud ? « Non ! Ce n’est pas vrai ! Je suis simplement un vitaliste, je crois beaucoup au potentiel de l’être humain, et je me désole souvent qu’il ne l’exploite pas assez… Alors, en tout, j’ai été là pour pousser les autres, au théâtre comme avec mes étudiants. Car vous vous dites toujours qu’un jour ou l’autre ils finiront par vous dépasser ! »

Mais justement, ce théâtre qui a mené sa vie, l’homme n’a jamais voulu, jamais su peut-être en franchir la porte autrement qu’à l’abri du rideau. Étonnant paradoxe pour cet homme des faits et des réussites… « Acteur ? Non… peut-être par timidité. Mais j’ai toujours senti, en revanche, que je pouvais faire aussi bien que certains dans la mise en scène. » Avec ses acteurs brestois, il l’aura d’ailleurs prouvé plus d’une fois, et relève encore aujourd’hui le défi. Sur des textes classiques, toujours, « car j’ai la faiblesse de penser que c’est encore ce que l’on a fait de mieux en matière de modernité ».

Au cœur de ce tourbillon de vies concentrées en une seule, un petit bonhomme, donc. Mais pas si petit qu’il ne puisse toucher de son âme les étoiles des mondes imaginaires de la création. Et ce d’autant plus qu’il assume ses multiples paradoxes : « Je sais rire et ma passion ne me rend pas aveugle. Je suis le type qui aime d’autant plus la vie qu’il accepte la mort… Et donc, tant que je serai vivant, j’aurai de l’énergie et j’irai jusqu’au bout de moi-même, en poussant les autres jusqu’au bout d’eux-mêmes. Pour voir. Pour justifier une vie que l’on crée à chaque instant et que l’on a envie de partager avec d’autres. Dans l’effort, dans la joie. »

D’ici là, il faudrait un roman pour décrire les vies qu’il a vécues en réalité comme en rêve. Et puis un autre, pour imaginer toutes celles qu’il pourrait encore se tracer. Il ne les écrira pas. Trop de choses à construire et à vivre encore « Et puis, je n’aime pas la station assise : comme disait Nietzche, on pense en marchant ! » Fuite en avant ? « La vie n’est pas donnée, il faut se la faire ! Mais il n’y a pas de fuite possible. » Dit-il en se levant, pour aller arpenter, sans doute, les voies de ses avenirs…

Élisabeth Jard

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