Marie-Noëlle Fourn Garnier, peintre
De la philosophie à lart
Pour la lauréate du 38e salon de peinture du Léon,
longtemps professeur de philosophie,
« lart est la plus humaine des activités humaines ».
Elle sy adonne tout entière.
Le jury du 38e salon de peinture du Léon à Landivisiau la sacrée lauréate 2005. Parmi quatre-vingt-dix peintres. Professeur de philosophie, puis de sciences sanitaires et sociales, Marie Noëlle Fourn Garnier, 56 ans, est donc aussi peintre de talent. « Je travaille la surface de la toile comme si cétait une peau. » Ses tableaux en ont le grain, les scarifications, et laissent parfois deviner comme des ossements. « Pour Nietzsche, la peau est ce quil y a de plus profond en lhomme. Elle révèle les émotions, elle laisse passer tout ce qui est visible mais aussi ce qui nous échappe, et résume tout ce que nous avons vécu. »
Dans latelier de Marie-Noëlle, des plaques de contreplaqué, des pots de peinture, des gants industriels, des produits décapants, de la résine, et mille autres choses... Tout cela nest pas a priori délicat. Mais le résultat lest. Infiniment. Des teintes et des surfaces débarrassées de la rage dune couleur trop crue, des harmonies traversées de signes et de traces légères comme des pattes doiseau sur le sable. « Je peins, je décape, cela adoucit, à force. Certains disent que ma peinture est apaisante. Mais je ne suis pas apaisante, je serai même plutôt incisive ! » Deux toiles ont suffi à séduire le jury. Joli résultat pour une artiste qui faisait sa première exposition en 2001 au Croissant de Lune à Landerneau.
« Les quais étaient violets »
« Jai commencé à peindre alors que la philosophie me questionnait sur lart », résume lartiste dans sa maison du Relecq-Kerhuon. Cest corps et âme et sans idée préconçue, quelle sest jetée dans cette nouvelle aventure. « Le monde des artistes pense en général quil faudrait être conscient de sa démarche. Pour moi, cest plus simple. Il faut oser, puis aller là où çà nous entraîne. Les enfants grabouillent ? Les adultes aussi. Le processus de production est opaque. Bon, après, on peut dire que lon a un projet, lhabiller dun discours sociologisant. Mais, çà, cest du discours, pas de lart. Lart, cest retrousser ses manches et accepter de se confronter au regard de lautre. »
Si lartiste ne prétend rivaliser avec aucun peintre, elle adore Goya, en dépit de « lhorreur » qui perce souvent ses toiles. Plus près dici, elle apprécie Paul Bloas. De ce dernier, elle dit en en feuilletant un des ouvrages qui lui est consacré : « il a eu le courage de senfermer dans la prison de Pontaniou. Et le talent de transfigurer la terreur en humanité. » Elle aime aussi son parti pris de léphémère. « Je ne peins pas pour léternité. Si ce que je fais sautodétruit, ce nest pas un drame. » Entre parenthèses, ces deux Brestois vont parfois puiser à la même source, abondante, des fantasmes brestois : le monde de la mer et du port. « Je suis née à Saint-Pierre. Mon père, fils de paysan de Porspoder avait choisi dêtre inscrit maritime pour alléger le budget familial. Il travaillait sur les baliseurs. Javais souvent peur pour lui. » Cest évidemment à lui quelle a fait cadeau de son premier tableau qui avait pour thème
le parc des phares et balises. « Toute la poésie de Brest est dans son univers portuaire : les grues, les cales de radoub et ses bateaux, si petits au fond
Enfant, quand je my promenais, les quais étaient violets et sentaient le vin. Cétait du 13,5 degrés qui venait dAlgérie. Certains se servaient directement ! »
Philosophe passionnée
Marie-Noëlle Fourn Garnier a fait ses études chez les religieuses à Kerbonne. « Jétais très mystique, mais la religion morale ne mintéressait pas. Jétais une rebelle ! Cest une chance de savoir résister, car il y a des gens qui flairent la faiblesse. Je déteste linjustice. Où quelle soit. Mais ces religieuses ne mont pas terrorisée. Bon, elles étaient autoritaires, mais à cette époque, on ne rigolait pas avec lautorité, ici comme ailleurs. Dans le fond, certaines de ces femmes étaient finalement plutôt intelligentes », explique-t-elle devant sa bibliothèque.
Sur les étagères, tout Nietszche. Des textes sacrés, Mishima, de la poésie, des romans, des essais. Un commentaire ? « Je considère comme une grande liberté le fait de pouvoir de se fabriquer son idéal supérieur »... Si elle avait une thèse de philosophie à faire, elle aurait pris pour thème « la représentation ». « Avec sa critique du langage, Nietzsche (que lon présente à mes yeux à tort comme un précurseur du nazisme) avait touché quelque chose de très important. Quy avait-il derrière le langage ? Linconscient nétait pas encore mis à jour. Il a basculé dans la folie. »
Aujourdhui, cette philosophe passionnée se reconnaît là où la critique marxiste et les arts ont leur place « lesthétique est une manière daborder la philosophie » . « Lart est la plus humaine des activités humaines. Il permet dêtre et de penser au singulier. Lêtre humain nest pas généralisable. » Ce qui nexclut pas lidée de démocratie. « Tous uniques, tous semblables. »
Depuis trois ans, Marie-Noëlle Fourn Garnier nest plus professeur de philosophie. Elle a changé de cap par respect pour
la philosophie. « Il y a tellement de grands maîtres. Cette matière est très éprouvante pour un professeur. Il na pas de savoir positif à annoncer, seulement des questionnements. Certains élèves accrochent mais beaucoup sont rétifs. Cest vrai quune année (celle du bac) pour aborder tout le programme, cest bien trop court. Il faudrait bien plus de temps. Et puis javais pour mission de transmettre et je ne voulais pas trahir. Un jour je me suis dit « si Kant mentendait » et jai décidé de faire autre chose. »
Marie-Noëlle enseigne aujourdhui les sciences sanitaires et sociales au lycée Fénelon. « À travers la législation sociale, cest lidée de solidarité que je peux défendre : solidarité entre les générations, entre ceux qui ont un travail et ceux qui nen ont pas
Jessaie de démontrer aux élèves lintérêt quil y a à ne pas crever tout seul... » À lheure où « le chacun pour soi nous gangrène, cest un défi intéressant
»
Marie-Noëlle Fourn Garnier a 34 ans de carrière dans lenseignement derrière elle. Si elle apprécie létablissement dans lequel elle travaille aujourdhui, ses élèves, ses collègues, elle ne le cache pas : « le système méprise les élèves et les enseignants. Jai hâte de quitter le navire. » Mais, cest plus fort quelle, toujours elle chérira lenseignement.
Sur la table du salon, le livre commencé le matin a pour titre Léloge de la transmission, de Georges Steiner et Cécile Ladjali. « Quand on hausse la barre, les enfants sautent plus haut. » Et quand sonnera lheure de la retraite, la peintre nexclut pas de faire « de lalphabétisation ». Le jeu de lalphabet et des signes, avec lequel elle samuse sur ses toiles, est à lorigine du plus petit (comme du plus grand) des savoirs. Et ce, bien avant larrivée de lécriture.
M.F.
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