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IMPRIMER Dernière mise à jour: 18/11/2011
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Patrick Lozach - La tête et les mains

Entre ces mains-là, des centaines de corps sont revenus du côté de la vie. Chef du service de chirurgie générale et digestive du CHU de Brest, Patrick Lozach fut l’une des chevilles ouvrières de la mise au point de techniques novatrices dans le domaine de la chirurgie des cancers de l’œsophage.

Aujourd’hui, son équipe brestoise figure parmi les meilleures de France. Un rire fort et franc, un regard empathique, où le plaisir de vivre le dispute aux évidences des douleurs. Une stature imposante, mais qui ne cherche pas à vous en imposer, juste à vous faire comprendre. Et des mains, aussi fines que celles d’un pianiste ou d’un violoniste. Des mains d’orfèvre surtout, au service d’une tête fascinée par la toute puissance de cet art ô combien complexe auquel il aura consacré une large part de son énergie et de son existence : la chirurgie.

Ce corps qui parle de tous ses pores, qui soutient le discours, qui l’étaye mieux que les phrases les plus alambiquées, est celui d’un homme dont la profession consiste à guérir celui des autres… Bien coupable dénomination, pour cette discipline à laquelle Patrick Lozach, chef du service de chirurgie générale et digestive du CHU de la Cavale Blanche à Brest, se voue corps et âme depuis plus de quarante ans. Et quand l’on sait que le service brestois spécialisé dans la chirurgie viscérale, et plus particulièrement dans celle des cancers de l’œsophage, est aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs de France dans le domaine, avec Lille, l’on comprend mieux la fougue avec laquelle l’homme parle encore aujourd’hui de la beauté de ce geste…

De la philosophie à la chirurgie

« Ma vocation pour la chirurgie, est, je crois, née à 10 ans sur les quais de Saint-Malo, en écoutant les récits d’un neuro-chirurgien ami de mon grand-père », affirme-t-il aujourd’hui. C’est donc là que surgit son « absolue fascination pour cette cohabitation entre la pensée et la main, dans ce geste. Et puis il y avait aussi le caractère sacré de cet acte qui consiste à pénétrer dans le corps humain, et qui signifie alors soigner de manière personnelle, c’est-à-dire sans passer par l’intermédiaire de médicaments ».

Cet acte aux résonances magiques dans l’esprit de l’écolier, l’homme sera amené à l’apprivoiser, lentement, souvent dans la douleur, mais sans que jamais l’idée de renoncer ne l’effleure : « Il y a eu c’est vrai, des guerres internes… Et notamment dans l’apprentissage. Car autant l’acte en tant que tel pouvait me fasciner, autant le sang et tout le reste… » Cette bataille interne, à l’image de celle menée par les cellules saines contre leurs jumelles cancéreuses, ne sera pas le seul obstacle sur la route du médecin en devenir : « A un moment donné, médecine et philosophie se sont heurtées. Mais il s’est très vite avéré qu’il était plus facile d’être chirurgien en pratiquant la philo que l’inverse ! », sourit-il, la main posée sur l’un des nombreux recueils de philosophie qui, où qu’il aille, lui servent de refuge comme de démultiplicateur d’espoir. La solution à ce dilemme aurait pu se trouver, aussi, dans l’exercice de la neurochirurgie : « Cette discipline m’attirait au départ : c’est, dit-on, la chirurgie de l’âme… Mais on peut se balader des années dans le cerveau sans parvenir à la trouver ! » Le hasard sera finalement le plus sûr conseiller, le plus heureux en tout cas : en 1975, le jeune interne débarque à Brest, dans les couloirs du service de chirurgie digestive. « Le chef de service, le Pr Charles, voulait monter ici, où cela n’existait pas, un service de chirurgie de l’œsophage. »

Cette spécialité manque alors cruellement, dans un département qui figure parmi les plus touchés pour ce qui est de l’incidence des cancers de l’œsophage. « À l’époque, il y avait bien la possibilité de partir se faire opérer à Paris, pour les plus riches. Mais pour tous les autres, il n’y avait rien. Du tout. » En ce temps-là, d’ailleurs, la connaissance des médecins français en la matière n’est guère avancée : si opérations il y a, beaucoup baissent les bras avant de franchir le pas, tant le taux de mortalité postopératoire est phénoménal.

Plus de 100 opérations annuelles

Sous la tutelle de son chef de service, le jeune représentant de l’hôpital brestois prend son bâton de pèlerin : « Je suis allé me former auprès des plus grands spécialistes de cette chirurgie, de par le monde. À Montréal, en Italie, et bien sûr au Japon », ce dernier pays partageant avec la Bretagne le triste privilège d’un taux record de cancers digestifs. Ce périple riche en enseignements lui permettra, en 1982, de poser à Brest les bases d’un service spécialisé qui opère désormais environ 45 % des cas de cancers de ce type sur le département, quand à peine 5 % passaient par cette étape dans les années 70. « Aujourd’hui, nous en sommes à plus de 100 opérations annuelles, avec un taux de mortalité postopératoire de moins de 5 %... » Des résultats inenvisageables quelque vingt-cinq ans plus tôt. Mais la seule technique chirurgicale ne fit pas tout : « Il a fallu, aussi, bien sûr, former au dépistage, notamment chez les généralistes. Nous avons également poursuivi de nombreuses études, à travers notre Unité de recherches et d’études sur les maladies de l’œsophage. Nous avons beaucoup progressé, mais le combat n’est pas terminé, loin de là… » Le terme guerrier n’est pas employé par hasard. Car si l’équipe des Brestois peut se targuer d’un beau parcours en terme de service rendu à la santé publique, elle le doit surtout à elle-même et au mécénat privé… « Les études que nous avons pu mener, les échanges internationaux qui nous ont permis d’avancer, et d’en faire profiter d’autres pays, tel le Cambodge ou la Roumanie, tout cela n’aurait pas été possible sans la manne des fonds privés locaux ! Ailleurs en France, mes collègues n’ont pas cette chance, et les financements publics ne sont hélas pas au rendez-vous », pointe-t-il amèrement.

Lassitude et espoirs Engagé sur tous les fronts, depuis la recherche jusqu’à la médecine humanitaire, Patrick Lozach a dû, au fil des ans, accepter de lâcher le bistouri. Un déchirement cicatrisé à la faveur d’autres victoires. « Ma passion demeure d’opérer, mais je crois que j’ai acquis une maturité qui fait que je dirige le service et que j’enseigne. Mon honneur est d’avoir pu développer ce service avec les gens que nous avons formés, puis réussi à titulariser en leur confiant des secteurs qui forment le pôle d’excellence dont nous avions besoin. » La flamme n’en demeure pas moins intacte, dans le souvenir, dans la transmission aussi. Même si la crise des vocations, notamment en chirurgie, lui pose question. « C’est vrai, l’apprentissage est terrible… Mais vous progressez chaque fois, jusqu’à ce moment où votre acte devient pur. Vous êtes alors comme lâché par votre conscience, dans une sorte d’état de grâce, ni dans la peur, ni dans la gloire », évoque-t-il, le regard ailleurs. Peut-être égaré dans les questionnements de la philosophie, peut-être perdu dans les souvenirs des douleurs qu’il a fallu porter : « J’ai toujours à mes côtés les néoplatoniciens, et puis bien sûr les stoïciens : ils m’ont aidé à traverser tout ça. Après, bien sûr, il y a la mer, l’amour, l’amitié, les voyages, la fête, les femmes… Il faut un peu de tout ça, parce que quand vous devez accompagner un malade du cancer pendant des mois, la joie, il vous faut bien la trouver quelque part… »

De quoi demain sera-t-il fait ? Patrick Lozach ne semble pas vraiment se poser la question. Le cours des choses se poursuivra, et lui le suivra ou pas. Car si sa fierté est bien réelle quant au succès de son équipe, la lassitude d’un système « ubuesque, où l’on ne peut pas embaucher des étudiants étrangers que l’on a formés », l’est tout autant. Alors, « si tout devient vraiment trop pourri ici, je prendrai ma petite boîte à outils pour aller opérer de par le monde ». Pour revenir aux sources de sa passion. Et trouver peut-être, sur le quai d’un port d’Asie ou d’Afrique, un petit garçon qui écoutera ses histoires de bistouri et de philosophie, avec dans les yeux une petite flamme qui ne demandera qu’à grandir…

Elisabeth Jard

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